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Les rides de joie

L’été approchait, le parc célébrait le retour de ses visiteurs en ce beau après midi. Des petits et des grands venaient se perdre dans l’herbe verdoyante pour partager un bon moment avec ceux qu’ils aiment.

Assis sur le gazon, près de la fontaine, un homme agé, une canne à ses côtés, sortait son casse-croute de l’après-midi, qu’il partageait avec Théo. Des tartines au beurre et au miel accompagnées de jus d’orange pour se rafraichir.

” Grand-papa… pourquoi tu as des traits sous tes yeux, sur ton front et partout ?”

Robert souriait, ce qui accentuait ses rides. Théo était curieux, comme tout enfant de 6 ans.

“On appelle ça des rides Théo, et chacune de ces rides evoque un beau moment de ma vie, voilà à quoi elles servent!”

Le petit ouvrit grand les yeux et s’approcha de son grand-père comme pour l’examiner. Comme s’il essayait de lire dans un passé qui lui est incconu et qu’il essayait de decoder.

” Raconte moi grand-papa”

Robert remplit à nouveau les deux verres de jus d’orange avant de se lancer dans un monologue.

“Chaque fois que tu vis un moment de bonheur, une ride se grave sur ton visage, elle se faufile dans ta peau et te marque à jamais. Elle s’enfonce fièrement pour dire à tout le monde qu’elle est là. Il faut accumuler ces moments Théo, la plupart du temps, il s’agit de petites minutes, mais qui nous comblent pour la vie, et parfois, elles peuvent durer suffisament pour pouvoir bien les savourer. Lorsque tu grandiras, tu sauras apprecier chaque ride en regardant ton reflet, tu sauras que ta vie s’est déssinée sur ta peau.”

“Waouh! Dès aujourd’hui, je vais commencer à vivre des moments heureux. Grand-papa, je vais te battre! Je vais en avoir plus que toi!”

Robert caressait sa petite tête et ses cheveux couleur noisette qui mettait bien en valeur ses yeux d’enfants.

“Marché conclu, lorsque tu auras mon âge, tu devras compter tes rides et tu auras intéret à avoir une tête bien froissée…”

Ils sourirent aux eclats.

“Dis, grand-papa, est ce que, quand je pleure, les rides s’effacent? ”

“Non, aucune larme ne peut effacer un moment de bonheur mon petit, aucune. Chaque ride est un bonheur marqué pour la vie…”

“Et le malheur grand-papa, il ne se grave pas ?”

“Si, si, certains seront gravés dans ton coeur à jamais… mais tu sais quoi? A chaque fois qu’un moment triste se grave dans ton coeur, sois sur et certain, que plusieurs rides de bonheur l’ont précédé, car il est impossible de ressentir le malheur sans avoir profondément ressenti le bonheur auparavant…”

Le petit se pencha vers son grand-père, et fronça ses sourcils.

“Théo, vole à la vie les moments de joie, c’est la seule chose dont tu es autorisé à voler. Et à ton tour, autorise la vie à te graver le coeur parfois, quelques instants, juste pour que tu puisses connaitre à quel point, il fait bon d’être heureux.”

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La dame de coeur

C’était à mon tour de jouer. Je jettais un As de pic. Assise sur le bord de la fenêtre gelée, je faisais passer le temps de cette soirée pluvieuse. Je ne voulais pas retourner à mon appartement, je ne voulais pas être seule, je restais donc jouer aux cartes avec des gens du quartier. Je ne faisais pas attention aux joueurs, j’étais absorbée par autre chose. On était à la 6ème partie, je ne savais pas à combien s’élevait le score. Mon verre de vin entre les mains je me plongeais à l’intérieur. Ce petit bistrot du coin était le refuge de tous, ceux qui voulaient tout laisser, ceux qui voulaient tout garder.

Moi, j’avais choisi de tout laisser aller, non pas par volonté mais par nécéssité. La nécéssité de retrouver la lumière.

Il est bon de se cacher la vérité. Juste pour un petit moment, pour reprendre les forces, et puis revenir vers la réalité lorsqu’on sera prêt à la supporter. Et enfin devenir libre de ce qu’on ne peut pas contrôler.

J’allais gagner la partie, mes cartes étaient plutôt normales, mais mes adversaires étaient encore plus distraits que moi. En fait, eux aussi voulaient tout laisser aller et ils le faisaient très bien. Ils venaient reprendre de l’énérgie ici, et dans d’autres endroits où la modestie de la vie prenait le dessus.

Pour moi, c’était un peu différent, en apparence j’étais comme eux, sur la route de la libérté, mais un bout de moi enfoui tout au fond, se retenait prisonnier de l’espoir. Il aimait tellement ses chaines. Et je les aimais tout autant que lui.

La pluie devenait plus enragée et frappait la vitre de toutes ses forces. Mon adversaire venait de jetter le chevalier de pic, je le battais par la dame de coeur sans battre d’un cil.

Un sourire narquois aux lèvres, je lui jettais un regard au passage. Je me levais, le verre de vin à la main, et fixais son visage illuminé par les révèrbères de la rue.

” Laisser ce qu’on ne peut pas contrôler pour retrouver sa libérté? Non, pas tout. J’aime laisser un petit espoir comme prisonnier derrière les barreaux de mon coeur. C’est vrai que je ne serais plus aussi libre, mais un bout de moi préfère se rendre à l’espoir impossible que de se donner tout entier à la libérté qu’on ne peut pas contrôler…”

Il sourit, leva son verre comme pour me féliciter. Il approcha son visage de plus près, la faible lumière du bistrot traçait bien ses traits. J’avais un pincement au coeur, j’imaginais un visage qui n’étais pas d’ici.

J’avais les larmes aux yeux. Je fis tourner mon verre de vin pour la dernière fois, comme j’aimais sa couleur, comme j’admirais son tourbillon… Mais il faut lâcher, mais il faut réessayer…

Le vin éclaboussa sa chemise et je m’en alla le verre vide, les talons resonnant comme les marches d’un soldat.

Les cartes par terre étaient éparpillées, seule la dame de coeur restait, imbattable sur la table, le fixant de toute libérté et de toute condamnation qu’elle possedait.

Une larme de vin coulait sur elle, elle aussi pensait voir un visage qui n’était pas d’ici.

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