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La dame de coeur

C’était à mon tour de jouer. Je jettais un As de pic. Assise sur le bord de la fenêtre gelée, je faisais passer le temps de cette soirée pluvieuse. Je ne voulais pas retourner à mon appartement, je ne voulais pas être seule, je restais donc jouer aux cartes avec des gens du quartier. Je ne faisais pas attention aux joueurs, j’étais absorbée par autre chose. On était à la 6ème partie, je ne savais pas à combien s’élevait le score. Mon verre de vin entre les mains je me plongeais à l’intérieur. Ce petit bistrot du coin était le refuge de tous, ceux qui voulaient tout laisser, ceux qui voulaient tout garder.

Moi, j’avais choisi de tout laisser aller, non pas par volonté mais par nécéssité. La nécéssité de retrouver la lumière.

Il est bon de se cacher la vérité. Juste pour un petit moment, pour reprendre les forces, et puis revenir vers la réalité lorsqu’on sera prêt à la supporter. Et enfin devenir libre de ce qu’on ne peut pas contrôler.

J’allais gagner la partie, mes cartes étaient plutôt normales, mais mes adversaires étaient encore plus distraits que moi. En fait, eux aussi voulaient tout laisser aller et ils le faisaient très bien. Ils venaient reprendre de l’énérgie ici, et dans d’autres endroits où la modestie de la vie prenait le dessus.

Pour moi, c’était un peu différent, en apparence j’étais comme eux, sur la route de la libérté, mais un bout de moi enfoui tout au fond, se retenait prisonnier de l’espoir. Il aimait tellement ses chaines. Et je les aimais tout autant que lui.

La pluie devenait plus enragée et frappait la vitre de toutes ses forces. Mon adversaire venait de jetter le chevalier de pic, je le battais par la dame de coeur sans battre d’un cil.

Un sourire narquois aux lèvres, je lui jettais un regard au passage. Je me levais, le verre de vin à la main, et fixais son visage illuminé par les révèrbères de la rue.

” Laisser ce qu’on ne peut pas contrôler pour retrouver sa libérté? Non, pas tout. J’aime laisser un petit espoir comme prisonnier derrière les barreaux de mon coeur. C’est vrai que je ne serais plus aussi libre, mais un bout de moi préfère se rendre à l’espoir impossible que de se donner tout entier à la libérté qu’on ne peut pas contrôler…”

Il sourit, leva son verre comme pour me féliciter. Il approcha son visage de plus près, la faible lumière du bistrot traçait bien ses traits. J’avais un pincement au coeur, j’imaginais un visage qui n’étais pas d’ici.

J’avais les larmes aux yeux. Je fis tourner mon verre de vin pour la dernière fois, comme j’aimais sa couleur, comme j’admirais son tourbillon… Mais il faut lâcher, mais il faut réessayer…

Le vin éclaboussa sa chemise et je m’en alla le verre vide, les talons resonnant comme les marches d’un soldat.

Les cartes par terre étaient éparpillées, seule la dame de coeur restait, imbattable sur la table, le fixant de toute libérté et de toute condamnation qu’elle possedait.

Une larme de vin coulait sur elle, elle aussi pensait voir un visage qui n’était pas d’ici.

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