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Grand-maman

Je m’imaginais à la fenêtre de la cuisine, après tant d’années, mes mains appauvries par le temps étaient crispées sur le bord de bois, mes yeux mis-clos observaient les silhouettes de mes petits-enfants, dans le jardin, riant au coucher du soleil. La brise du soir caressait mon visage creusé, les rides ne pouvaient plus se cacher.

Ma mémoire n’était plus complice, j’oubliais la tarte au pomme au four, la télé allumée toute la nuit, les médicaments du matin… J’oubliais certains noms, certaines discussions, certains évènements, j’oubliais même des visages sur certaines photos.

Une fois, ma petite Léa m’a dit : ” Grand-mère, raconte moi quelque chose que personne ne connait.” Cette petite ne cesse de me surprendre. Elle a 20 ans, elle n’aime pas que je l’appelle “petite” mais je fais semblant d’oublier son reproche à chaque fois. Après ses paroles, je m’étais levée vers la cheminée pour raviver le feu, sans dire un mot. Je n’oublirais jamais son regard ce soir là, elle m’a regardé avec tant de tendresse, tant d’amour… Comme si que ce soir là, c’était elle la grand-mère et moi la petite fille de 20 ans.

Un silence s’était installé, seul le crépitement de bois résonnait dans la nuit, puis une petite voix était sortie de sa bouche : ” Cela fait toujours aussi mal n’est-ce pas?”

Je ne savais pas de quoi elle parlait ni ce qu’elle voulait, mais j’avais une réponse toute prête : oui, cela fait toujours aussi mal, comme le feu de cette cheminée, chaque moment de la vie ne fait que raviver la douleur. Mais, je me suis contentée de lui sourire.

Elle s’était levée, elle m’avait entouré de ses bras, son parfum de lilas me couvraient d’amour. Mes larmes coulaient en silence et ma petite-fille les observait un moment.

“Cela fait mal d’oublier tant de choses, mais de se souvenir que d’une seule. Cette seule chose qu’on voulait pour la vie mais qui s’est dissipée comme le vent, et cela, il y a bien longtemps. Grand-maman, je sais que ça fait mal, même après tant d’années, il y a des choses qu’on ne peut effacer. Je ne veux pas connaitre ton histoire, car je la lis dans tes yeux. A chaque moment de joie, j’observe la lumière qui jaillit de tes yeux, et je remarque aussi, de la magie qui leur donne cet éclat irresistible, cette magie, je sais qu’elle est née il y a longtemps, à un moment dans ta vie. J’imagine que cette magie était bien plus vivante avant, car son magicien y était. Tes yeux ont voulu ne jamais le perdre, tes yeux ont voulu partager tout ces moments avec lui. Grand-maman, je lis ton histoire dans tes yeux, sans la connaitre. D’ailleurs, je ne veux pas la connaitre, car je pense, que je ne supporterais pas de l’écouter. Je le lis dans tes yeux et cela me suffit pour savoir que la vie n’est pas toujours tendre, cela me suffit de lire dans tes yeux que cela fait toujours aussi mal. Cela me suffit aussi de savoir que la magie qui t’a été donnée est toujours présente, et elle te suit à chaque instant de ta vie, comme si son magicien était toujours là. Cela me suffit aussi de croire à nouveau en la magie des personnes et des rencontres. Cela me suffit. ”

 

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